Accessibilité et culture : comment faciliter l’accès aux œuvres aux personnes en situation de handicap ?

Un enjeu capital pour se sentir à l’aise dans la société et finalement vivre comme tout le monde, c’est aussi d’avoir accès à la culture. Au-delà de l’accès physique au bâtiment d’un musée, qu’en est-il ensuite de l’accès aux œuvres elle-mêmes..?

Comment les voir, les entendre ?
Pourquoi ne pas les toucher quand on est privé d’un ou plusieurs sens… Comment les décrire, les raconter quand on est médiateur culturel..?
C’est une question fondamentale sur laquelle s’interroge beaucoup Valérie BROUSSELLE et son équipe.

Entretien avec Valérie BROUSSELLE, Directrice du Musée NARBO VIA

 

Agil’idées : Vous nous accueillez aujourd’hui qui est une journée particulière…

Valérie BROUSSELLE : Oui, c’est la journée internationale du handicap et nous avons choisi ce jour, un an et demi après notre ouverture, pour pouvoir commencer à présenter tout le travail que nous avons réalisé avec des associations partenaires représentatives des différentes personnes en situation de handicap et des différents types de handicaps.
Tout au long de la journée nous aurons des visites, des ateliers et puis des rencontres qui nous permettent d’échanger avec tous les publics sur ce sujet-là et sur le résultat de ce travail.
Le matin est plutôt consacré au handicap cognitif et mental. Ensuite le handicap visuel et au moment où je vous parle nous avons une visite qui se déroule dans notre exposition temporaire en langue des signes.
Tous ces ateliers sont ouverts à tous les publics bien sûr.

Agil’idées : Il y a plusieurs façon de parler de l’accessibilité à un musée. Déjà, comment s’y rendre ? C’est quelque chose qui a été anticipé ici à Narbo Via ? C’est un grand architecte qui en a assuré la conception d’ailleurs…?

Valérie BROUSSELLE : C’est Norman Foster en effet ! Ses équipes ont été très sensibles à l’accessibilité. Je pense que ça se voit dans le musée puisque, effectivement, on peut aller partout avec un fauteuil roulant, une canne… tout a été prévu pour cela. Ce qui a été aussi pensé, c’est le positionnement de ce musée dans la ville, dans un nouveau quartier, à l’entrée EST de Narbonne, de façon à pouvoir intégrer les arrivées avec bien sûr des places pour les personnes en situation de handicap.
Ce qui n’a pu être anticipé, c’est le retard de certains travaux pour cause de fouilles archéologiques (une fouille préventive opérée par l’INRAP se situe en proximité immédiate du musée et permet d’explorer de manière minutieuse une vaste nécropole particulièrement bien conservée -NDR).
Nous avons du retarder un chantier, qui se terminera en mars prochain, qui va permettre de construire une rampe pour renforcer l’accessibilité entre l’un des parkings et le musée Narbo Via, par le canal de la Robine et le quai de halage. C’était une préoccupation pour certaines personnes qui trouvaient que les parkings étaient éloignés. Cette rampe va permettre de rapprocher le plus grand parking en proximité du musée. Bien sûr, cette rampe sera accessible car il n’y a pas de marches entre la rampe et le quai, entre le musée et le quai.

«Les équipes de Norman FOSTER ont été très sensibles à l’accessibilité. Dans le musée on peut aller partout avec un fauteuil roulant, une canne… tout a été prévu pour cela.»

Agil’idées :  Est-ce qu’il y a pu avoir des arbitrages délicats entre le geste de l’architecte, l’esthétique à l’intérieur du musée, et les besoins d’accessibilité aux œuvres ?

Valérie BROUSSELLE : On a beaucoup travaillé avec les architectes et les bureaux d’études. Ça s’est traduit, par exemple, le long de notre galerie lapidaire, par des dispositifs podotactiles qui permettent de signaler où on se trouve dans la galerie. Nous avons veillé au positionnement des cartels et des signes de façon à ce qu’ils puissent être lisibles par des personnes qui sont en fauteuil. Nous avons aussi un ascenseur qui permet de descendre le long du mur lapidaire. Un ou deux mois avant l’ouverture nous avons organisé une journée de travail entre les architectes et différentes associations représentant les différents handicaps, pour pouvoir entendre les personnes et ce qu’elles avaient à nous dire sur l’évolution du chantier.

Agil’idées :  Et une fois le chantier terminé, vous auriez pu refermer ce dossier en étant satisfaite du travail accompli…?

Valérie BROUSSELLE : En fait, c’est à ce moment-là que nous avons avons pris conscience qu’il fallait qu’on soit dans un processus d’amélioration constante et permanente. On a commencé à réfléchir comment on allait organiser et travailler ce processus sur cette question de l’accessibilité, ce qui ne veut pas dire qu’on réussit constamment mais en tout cas c’est une interrogation que nous prenons en compte à chaque instant. L’accessibilité c’est une question de base pour un établissement culturel. Comment est-on accessible ? Comment parle-t-on à tous les publics ? Sachant que ce qu’on va travailler pour un public spécifique va servir à l’ensemble des autres publics, j’enfonce là une porte ouverte mais c’est toujours bien de le redire.

Agil’idées :  Comment s’est traduit concrètement tout ce travail de réflexion ?

Valérie BROUSSELLE : On a recruté un médiateur qui comme tous les autres médiateurs est chargé de faire les visites auprès du public mais qui est aussi en charge de notre plan d’action pour l’accueil des publics en situation de handicap. Nous avons donc une personne qui coordonne tout ce que nous pouvons faire autour de l’accueil de ces publics.
Typiquement au début, on a commencé à travailler les livres en gros caractères. Ensuite on a organisé des visites en langue des signes, des «visites-duo», langue des signes plus un médiateur qui parlait comme je vous parle aujourd’hui… et ça n’a pas fonctionné du tout. Le mélange ne fonctionnait pas, les publics qui étaient en situation de handicap auditif n’étaient pas forcément satisfaits… enfin, en un mot, la mixité ça se travaille, voilà encore un sujet ! Je pense qu’on s’est lancé un peu trop vite, donc on a retravaillé cette proposition et aujourd’hui nous organisons une visite uniquement en langue des signes française qui est réalisée pour des personnes qui ne sont pas toutes en situation de handicap auditif. On continue de chercher, de travailler, en passant peut-être par le mime, ou par d’autres dispositifs, car toutes les personnes en situation de handicap auditif ne passent pas par la langue des signes. Donc, c’est tous ces questionnements-là que l’on recense et à chaque fois on cherche des réponses, on cherche à s’adapter aux situations.

« C’est vraiment une histoire de droit culturel. Une histoire où on doit partager ce qu’on sait, ce qu’on ne sait pas et comment on peut cheminer ensemble autour de ce passé romain qui est notre passé commun, qui est notre bien commun. »

Agil’idées :  Quel est le handicap que vous avez le plus de difficultés à appréhender ?

Valérie BROUSSELLE : Je pense que chacun a ses spécificités et c’est ce que nous sommes en train de découvrir. L’un des plus difficiles, pour nous, c’est le handicap mental et cognitif parce qu’on est sur des types de handicaps pour lesquels il y a différents niveaux de réponses. Ce sont des questions qui nécessitent beaucoup de tests, beaucoup de travail avec les associations. Ce qui est aussi intéressant avec ce travail-là, c’est qu’on est sur une pratique culturelle qu’on fait ensemble et ça c’est vraiment très important. Alors on passe beaucoup par la dimension de l’atelier.On a par exemple des ateliers «terre-terre» qui nous permettent de formaliser les choses et peut-être ensuite d’arriver à les proposer et à les montrer dans une programmation.

Agil’idées : Qu’en est-il de l’accès aux oeuvres elle-mêmes..? Comment les voir, les entendre ou même les toucher quand on est privé d’un ou plusieurs sens? Comment les décrire, les raconter quand on est médiateur culturel..?

Valérie BROUSSELLE : C’est un sujet essentiel. Aujourd’hui, une artiste qui travaille sur Narbonne nous prête certains moulages des oeuvres qu’elle réalise, oeuvres que nous avons bien sûr au musée, et donc on expérimente ce que pourrait être une galerie tactile pour les personnes en situation de handicap visuel. C’est tout à fait intéressant parce qu’en passant par un autre sens, ici par le toucher, ça nous oblige aussi et ça oblige nos médiateurs à décrire ce qui se passe dans cette relation sensorielle. Donc on est en train de travailler notre guide audiophone dans lequel il y aura une partie spécifique pour les personnes en situation de handicap visuel avec des descriptions beaucoup plus précises, beaucoup plus fines.
On voit qu’on est sur une combinaison d’outils de médiation qui sont différenciés et que c’est cette combinaison qui va arriver à permettre cette accessibilité dont nous parlons.

Agil’idées :  Travailler sur les questions d’accessibilité réclament en premier lieu de recueillir la parole des principaux concernés ? Vous en mesurez déjà les effets ?

Valérie BROUSSELLE : Absolument, et c’est pourquoi nous avons choisi cette démarche d’expérimentation et de co-construction avec des associations, des équipes professionnelles et des personnes en situation de handicap pour pouvoir faire évoluer nos propositions. Je vous ai parlé de notre guide audio qui va être proposé à l’ensemble de nos visiteurs à la fin de l’année 2023. J’espère aussi voir aboutir le projet de galerie tactile qui nous tient à cœur, sur lequel on se questionne beaucoup puisque évidemment on ne peut pas toucher nos œuvres dans le musée. Ce qui est valable aussi pour nous comme pour tout le monde. On va tous en profiter ! On réfléchit à organiser une grande exposition dite sensorielle qui prendrait en compte notre histoire antique, du début jusqu’à la fin, avec tous les autres sens, au-delà de la vue qui est celui qui est le plus sollicité dans un musée.
Beaucoup de questions, beaucoup de projets, nous n’avons pas toutes les réponses aujourd’hui mais c’est vraiment le chemin que l’on est en train de construire.

Agil’idées :  L’accès à l’emploi pour les personnes en situation de handicap est toujours compliqués. C’est un sujet aussi pour vous ?

Valérie BROUSSELLE : Bien sûr, c’est une question qui est ouverte et qui est possible. On a eu cet été une personne en contrat saisonnier qui était dans cette situation. Ça a pu se réaliser de façon très simple et facile, notamment parce que nous travaillons dans un bâtiment qui est neuf et qui est d’ores et déjà complètement accessible. Nous n’avons pas les difficultés que peuvent avoir des musées plus anciens, dans un monument historique par exemple.

Agil’idées :  On en arrive à la notion de droit culturel …

Valérie BROUSSELLE : Mais c’est vraiment une histoire de droit culturel. C’est vraiment une histoire où on doit partager ce qu’on sait, ce qu’on ne sait pas et comment on peut cheminer ensemble autour de ce passé romain qui est notre passé commun, qui est notre bien commun.
Et puis, ça nous aide à progresser dans notre proposition de médiation pour tous les publics. Comment on apprend à entendre, à interroger, à questionner et à pratiquer en intégrant une dimension interactive.

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